[n° ou bulletin] est un bulletin de
XLII, 2012, 2/3 - 2012 - Mémoire et guerre [texte imprimé] . - 2012 . - 336 p. : couv. ill. ; 25 cm. Langues : Français ( fre) Néerlandais ( dut)
Catégories : |
32(493) Politique de la Belgique 323.23 Troubles politiques . Manifestation . Commémoration 37:17 Travail de Mémoire 94(493) Histoire de la Belgique
|
Note de contenu : |
Sommaire :
- Het gevecht tegen de tijd. Patriottische oorlogsherdenkingen als vorm van contestatie, 1945-1965 / Evert Peeters
résumé en français : Le combat contre le temps : Les commémorations patriotiques comme forme de contestation, 1945-1965
La Seconde Guerre mondiale a-t-elle mis fin à notre “régime temporel” traditionnel ?
François Hartog a mis en évidence combien le “régime d’historicité présentiste” a pour caractéristique de ne jamais clôturer le passé, mais au contraire de l’ancrer éternellement dans le présent. Il en va ainsi pour la mémoire de guerre, unanimement considérée aujourd’hui comme “un passé qui ne passe pas”. Cet article tente d’historiciser cette question, en se focalisant sur la manière dont les acteurs des commémorations patriotiques de l’Occupation ont lutté, dès la Libération, contre “le temps qui passe”.
Anciens combattants, résistants et prisonniers politiques ont en effet érigé leur propre témoignage en protestation contre la logique réconciliatrice de la politique d’après-guerre, combinant reconstruction et restauration. En se montrant fidèles aux symboles patriotiques traditionnels, ils ont donné naissance à une forme spécifique de contestation. Leurs commémorations ne doivent dès lors pas tellement être lues comme un soutien à l’État belge, mais plutôt comme une protestation hyper-patriotique à l’encontre d’une autorité publique accusée de ne pas prendre ce patriotisme suffisamment au sérieux.
- Les autorités du passé. Mémoires (in)disciplinées du camp de Breendonk, 1944-2010 / Bruno Benvindo
Résumé en français :
Qui a le droit de commémorer la guerre ? À la Libération, dans un “nouveau” lieu de mémoire comme l’ Auffanglager Breendonk, cette question prend rapidement un tour polémique. Et la controverse ne s’éteint nullement lorsque cet ancien camp nazi est décrété mémorial national, se poursuivant – avec d’autres acteurs venant se mêler au débat – jusqu’aujourd’hui. Envisagé sur la période qui va de la fin de l’Occupation à nos jours, le combat pour la mémoire de Breendonk peut être divisé en trois séquences chronologiques, qui correspondent à autant de configurations de la relation qui lie rescapés, citoyens ordinaires et autorités publiques.
La première phase, s’étendant de 1944 à 1947, met aux prises une mémoire dite populaire et une mémoire supposément plus honorable, portée par des anciens prisonniers politiques du camp. Ces rescapés trouvent dans les pouvoirs publics un allié de poids, qui décrète le lieu mémorial national en 1947 en hommage au combat mené par la résistance. Dans un paysage commémoratif éclaté, où la mémoire se fait d’autant plus polyphonique que les autorités politiques s’avèrent remarquablement absentes du débat sur le passé de guerre, Breendonk fait dès lors figure d’exception, unique site d’ampleur nationale, soutenu et financé par l’État, où est commémoré le conflit 1940-1944.
La création du mémorial national ne signifie pourtant pas qu’un consensus émerge autour du souvenir que doit porter Breendonk. Une deuxième phase de concurrence mémorielle s’ouvre en 1948, pour se poursuivre jusqu’au milieu des années 1990. Au cours de cette période, le mémorial, aux mains des rescapés auquel l’État a délégué la gestion du site, s’oppose à divers groupements politiques entendant défendre “leur” propre histoire de la Seconde Guerre mondiale. Sur un arrière- plan de Guerre froide, c’est d’abord un milieu de mémoire communiste qui tente en vain de se faire entendre, avant que ne triomphe une rhétorique patriotique, imprégnée de catholicisme, qui laisse dans l’ombre les victimes juives de l’ Auffanglager . À partir des années 1970, ce sont de “nouvelles” mémoires de guerre, telle la contre-mémoire homosexuelle, qui contestent à leur tour ce discours patriotique, mais se heurtent à une fin de non-recevoir de la part des prisonniers politiques qui contrôlent le mémorial.
Ce n’est qu’avec la troisième phase de l’histoire de Breendonk comme lieu de mémoire, marquée par la reprise en main du site par les pouvoirs publics au cours des années 2000, que la mémoire patriotique cède le pas à une mémoire des droits de l’homme. Mais l’heure n’est toujours pas à l’apaisement : confrontés à l’irruption de l’État et d’une société civile de la mémoire, les anciens résistants estiment que leur combat est remisé aux oubliettes par la mémoire transnationale, dominée par le judéocide, qui s’impose alors. Les commémorateurs qui avaient, depuis la fin des années 1940, systématiquement repoussé les mémoires alternatives de “leur” lieu de souffrance, se voient à leur tour mis à l’écart, avec la même violence symbolique que celle dont ils avaient fait eux-mêmes montre auparavant. À l’instar des anciennes doctrines patriotiques, la rhétorique des droits de l’homme exige en effet, elle aussi, pour se faire entendre que d’autres voix soient réduites au silence. L’éducation à la démocratie a remplacé l’amour de la patrie, mais ces deux régimes mémoriels se révèlent finalement aussi contraignants l’un que l’autre, enjeux d’un combat instrumental entre des “autorités du passé” résolues à faire valoir leurs droits sur le présent.
- Het verzet in de publieke herinnering in Vlaanderen / Koen Aerts, Bruno De Wever
Résumé en français : La résistance dans la mémoire publique en Flandre
Il n’y a guère de mémoire publique de la résistance en Flandre. Une description formelle des monuments, des stéréotypes ou des récits marquants nous en apprend fort peu sur cette absence et ses causes. Cette recherche envisage trois facteurs à l’origine de la genèse de la mémoire publique. En premier ressort, l’attention se porte sur les acteurs en tant que memory makers. Après la guerre, la résistance n’avait que peu d’atouts pour recueillir l’intérêt du public. Non seulement, le nombre de résistants était sensiblement moindre au nord de la frontière linguistique qu’en Belgique francophone mais, dans le même temps, la résistance en Flandre ne jouissait que d’un maigre capital intellectuel dans la balance de l’après-guerre. Les division idéologiques, renforcées par la Guerre froide et la Question royale, ont été préjudiciables au développement d’une mémoire de la résis tance portée collectivement. Ce constat est important pour la deuxième étape de l’analyse : la conquête de l’espace public par la formation de l’opinion et la représentation. La résistance, divisée sur le plan interne, devait dans ce combat reconnaître la supé riorité des milieux nationalistes flamands dans la production culturelle et symbolique, milieux qui sym pathisaient avec le sort des collaborateurs intégrés dans le combat d’émancipation flamande. L’identité patrio tique belge des “anciens” de la résistance n’a pas trouvé prise dans la réalité d’une autonomie poli tique croissante de la Flandre. L’identi fication avec une mémoire de la résistance a en outre été rendue difficile par le manque de moyens politiques et d’appuis des pouvoirs publics pour (conti nuer à) réserver ou revendiquer l’espace public. Dans la troisième partie ressort le rôle passif joué durant longtemps par les pouvoirs publics en matière de mémoire. Ceux-ci ont, au mieux, mené une politique d’apparence qui, en promettant certaines concessions, permettait de légitimer certaines mesures impopulaires en faveur des collaborateurs. Lorsque les autorités, fédérales ou flamandes, ont finalement pris les choses en mains à partir des années 1990, c’était en réaction à l’extrême droite et dans la foulée de ce que l’on qualifie d’ Holocaust memory boom. L’attention s’est dès lors déplacé vers un discours de portée générale sur les droits de l’homme et la légitimation de l’identité (nationale) moderne spécifique. Reste à voir si la mémoire de la résistance y trouvera un second souffle.
- Toponymie et mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Les noms de rues à Bruxelles / Chantal Kesteloot
Résumé en français :
Les noms de rues à Bruxelles Au lendemain de la Première Guerre mon diale, de nombreuses artères bruxelloises ont changé de nom soit pour faire disparaître tout ce qui pouvait rappeler l’Allemagne et ses alliés, soit pour inscrire une mémoire de guerre spécifique dans l’espace public. Les noms de rues ne sont bien évidemment qu’un des aspects des stratégies mémorielles dont disposent les communes. Mais qu’en est-il au lendemain du second conflit ? Assiste- t-on à un phénomène de même ampleur ? S’inscrit il dans la continuité ou innove t il par rapport à l’après 1918 ? Il apparaît que les modalités sont clairement empruntées à la Première Guerre, ce qui explique la place prépondérante occupée par la mémoire patriotique dans la toponymie et l’absence d’autres dimensions.
L’article évoque le type de héros honorés, tant sur le plan local qu’international. Une autre question abordée est celle des corrélations entre la couleur politique des communes et le type d’inscriptions toponymiques. Qui est à l’initiative des changements ? Dans quelle mesure les propositions formulées suscitent elles débat ? À l’examen, il apparaît qu’un des éléments essentiels est le degré d’urbanisation des communes. Celles qui connaissent la plus forte croissance démographique entre la fin de la Première Guerre et 1970 sont aussi celles qui vont donner la place la plus large et la plus personnalisée à la mémoire de guerre. Le passage du village à la ville s’accompagne d’une volonté de valoriser les héros locaux. Par contre, les communes déjà très urbanisées depuis le 19 e siècle se contentent le plus souvent d’hommages généraux et collectifs.
S’intéresser aux noms des rues permet également de comprendre dans quelle mesure le pouvoir de décision était une prérogative des communes. Il apparaît que le pouvoir central n’intervenait guère dans cette problématique même si, au fil du temps, les procédures de modifications sont devenues de plus en plus complexes. Il est significatif que pour une question aussi sensible que la mémoire de guerre, l’État ne soit guère intervenu, sur le plan toponymique comme dans d’autres dossiers.
- Van vergeten naar gegeerd. Dossin en de Joodse herinnering / Lieven Saerens
résumé en français : De l’oubli à l’hommage : Dossin et la mémoire juive
En 1942, la caserne Dossin à Malines devient le lieu central de rassemblement des Juifs et des Tsiganes de Belgique et du Nord de la France. De là, ils sont déportés. Après la guerre, la genèse de Dossin en tant que lieu de mémoire est celle d’une prise de conscience croissante tant de la part des Juifs que des milieux politiques et scientifiques et du public. L’article se propose de rendre compte tant de cette évolution que de cette dynamique réciproque.
La première question abordée est celle de savoir si Dossin a été immédiatement intégrée dans la mémoire juive. Ensuite, nous évoquons l’évolution de la recherche académique et l’influence des médias. Troisième aspect: l’intérêt des pouvoirs publics pour la persécution des Juifs et pour Dossin en particulier. Dans quelle mesure, les ‘agendas’ de la classe politique, des académiques et des communautés de mémoire juive sont-ils parallèles ? Une question importante est de voir dans quelle mesure cette évolution est typiquement belge ou si elle est une conséquence d’évolutions internationales.
Contrairement à d’autres pays d’Europe occidentale, de larges pans de la population flamande ont mis l’accent sur les ‘souffran ces’ subies par les collaborateurs flamands. Dans ce contexte, il n’y avait pas de place pour la persécution des Juifs. En Belgique francophone par contre, la résistance constitue l’axe essentiel de la mémoire de guerre. Les Juifs se sont initialement ralliés à cette perspective mémorielle. L’attention pour les victimes juives ne s’est développée qu’à partir de 1957 avec les commémorations annuelles à la caserne Dossin. Durant plus d’un quart de siècle, il n’y a guère eu d’intérêt pour la persécution des juifs dans les milieux académiques. En comparaison avec d’autres pays, la recherche scientifique accusait un retard de plusieurs dizaines d’années.
La montée de l’extrême droite dans les années 1980 constitue un élément important dans la réévaluation de la mémoire de la persécution des Juifs. Cela a poussé de nombreux Juifs à témoigner enfin publiquement de leur expérience traumatique. Lorsque la ville de Malines a envisagé de détruire la caserne Dossin, la communauté juive s’est mobilisée, ce qui a finalement débouché sur la création du Musée juif de la Déportation et de la Résistance dans une aile de la caserne. Après des décennies d’absence, les pouvoirs publics ont commencé à faire montre d’intérêt à partir des années 1990, inspiré par la lutte contre l’extrême droite. En ce sens, l’agenda de la classe politique et de la communauté juive ont évolué parallèlement. Des projets comme “le musée flamand de l’Holocauste” ont offert à la Flandre la possibilité de se profiler comme une communauté ouverte et démocratique. Le discours de défense des droits de l’homme, cheval de bataille du VLD, vainqueur des élections de 1999 y occupait une place centrale. Un autre aspect à prendre en considération est l’intérêt international croissant pour ‘l’Holocauste’ même si cette dimension ne doit pas être surestimée.
Tout ceci conduira à la construction d’un musée de l’Holocauste financé par le gouver nement flamand et situé en face de la caserne Dossin. La réalisation de ce musée qui portera finalement le nom de Mémorial, Musée et Centre de Documentation sur l’Holocauste et les Droits de l’Homme est le fruit d’un chemin parsemé de pièges et d’embuches. La politique et les intérêts spécifiques ont semblé prévaloir, les historiens n’ayant guère été entendus. Pourtant la recherche scientifique sur la persécution des Juifs a néanmoins eu un impact politique au cours de la dernière décennie. On peut rappeler les recherches sur les biens juifs spoliés, sur la responsabilité des autorités belges et les recherches sur le cas anversois.
Plus les années avancent, plus on a voulu ‘savoir’, ‘témoigner’, ‘ne pas oublier’ et ‘prévenir’. C’est surtout à partir des années 1990 que les Juifs ont été reconnus comme victimes d’une persécution spécifique et que Dossin a été investi comme affirmation politique dans la lutte contre l’extrême droite, la discrimination, la xénophobie, l’antisémitisme et le racisme. Au final, la caserne Dossin jadis oubliée est devenue le symbole d’une nouvelle mémoire de guerre.
Débats : texte en accès complet sur le site
- Commémorer 1914 Herdenken / Chantal Kesteloot
- België '14-'18: een verhaal in het midden / Sophie De Schaepdrijver
- Les préparatifs des commémorations de 14-18 par la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Wallonie / Laurence van Ypersele
- 'Poor little Belgium' ? De Vlaamse en Franstalige herdenkingspolitiek (2014-2018) / Nico Wouters |
Permalink : |
https://bibliotheque.territoires-memoire.be/pmb/opac_css/index.php?lvl=bulletin_ |
[n° ou bulletin] est un bulletin de
Titre : |
XLII, 2012, 2/3 - 2012 - Mémoire et guerre |
Type de document : |
texte imprimé |
Année de publication : |
2012 |
Importance : |
336 p. |
Présentation : |
couv. ill. |
Format : |
25 cm |
Langues : |
Français (fre) Néerlandais (dut) |
Catégories : |
32(493) Politique de la Belgique 323.23 Troubles politiques . Manifestation . Commémoration 37:17 Travail de Mémoire 94(493) Histoire de la Belgique
|
Note de contenu : |
Sommaire :
- Het gevecht tegen de tijd. Patriottische oorlogsherdenkingen als vorm van contestatie, 1945-1965 / Evert Peeters
résumé en français : Le combat contre le temps : Les commémorations patriotiques comme forme de contestation, 1945-1965
La Seconde Guerre mondiale a-t-elle mis fin à notre “régime temporel” traditionnel ?
François Hartog a mis en évidence combien le “régime d’historicité présentiste” a pour caractéristique de ne jamais clôturer le passé, mais au contraire de l’ancrer éternellement dans le présent. Il en va ainsi pour la mémoire de guerre, unanimement considérée aujourd’hui comme “un passé qui ne passe pas”. Cet article tente d’historiciser cette question, en se focalisant sur la manière dont les acteurs des commémorations patriotiques de l’Occupation ont lutté, dès la Libération, contre “le temps qui passe”.
Anciens combattants, résistants et prisonniers politiques ont en effet érigé leur propre témoignage en protestation contre la logique réconciliatrice de la politique d’après-guerre, combinant reconstruction et restauration. En se montrant fidèles aux symboles patriotiques traditionnels, ils ont donné naissance à une forme spécifique de contestation. Leurs commémorations ne doivent dès lors pas tellement être lues comme un soutien à l’État belge, mais plutôt comme une protestation hyper-patriotique à l’encontre d’une autorité publique accusée de ne pas prendre ce patriotisme suffisamment au sérieux.
- Les autorités du passé. Mémoires (in)disciplinées du camp de Breendonk, 1944-2010 / Bruno Benvindo
Résumé en français :
Qui a le droit de commémorer la guerre ? À la Libération, dans un “nouveau” lieu de mémoire comme l’ Auffanglager Breendonk, cette question prend rapidement un tour polémique. Et la controverse ne s’éteint nullement lorsque cet ancien camp nazi est décrété mémorial national, se poursuivant – avec d’autres acteurs venant se mêler au débat – jusqu’aujourd’hui. Envisagé sur la période qui va de la fin de l’Occupation à nos jours, le combat pour la mémoire de Breendonk peut être divisé en trois séquences chronologiques, qui correspondent à autant de configurations de la relation qui lie rescapés, citoyens ordinaires et autorités publiques.
La première phase, s’étendant de 1944 à 1947, met aux prises une mémoire dite populaire et une mémoire supposément plus honorable, portée par des anciens prisonniers politiques du camp. Ces rescapés trouvent dans les pouvoirs publics un allié de poids, qui décrète le lieu mémorial national en 1947 en hommage au combat mené par la résistance. Dans un paysage commémoratif éclaté, où la mémoire se fait d’autant plus polyphonique que les autorités politiques s’avèrent remarquablement absentes du débat sur le passé de guerre, Breendonk fait dès lors figure d’exception, unique site d’ampleur nationale, soutenu et financé par l’État, où est commémoré le conflit 1940-1944.
La création du mémorial national ne signifie pourtant pas qu’un consensus émerge autour du souvenir que doit porter Breendonk. Une deuxième phase de concurrence mémorielle s’ouvre en 1948, pour se poursuivre jusqu’au milieu des années 1990. Au cours de cette période, le mémorial, aux mains des rescapés auquel l’État a délégué la gestion du site, s’oppose à divers groupements politiques entendant défendre “leur” propre histoire de la Seconde Guerre mondiale. Sur un arrière- plan de Guerre froide, c’est d’abord un milieu de mémoire communiste qui tente en vain de se faire entendre, avant que ne triomphe une rhétorique patriotique, imprégnée de catholicisme, qui laisse dans l’ombre les victimes juives de l’ Auffanglager . À partir des années 1970, ce sont de “nouvelles” mémoires de guerre, telle la contre-mémoire homosexuelle, qui contestent à leur tour ce discours patriotique, mais se heurtent à une fin de non-recevoir de la part des prisonniers politiques qui contrôlent le mémorial.
Ce n’est qu’avec la troisième phase de l’histoire de Breendonk comme lieu de mémoire, marquée par la reprise en main du site par les pouvoirs publics au cours des années 2000, que la mémoire patriotique cède le pas à une mémoire des droits de l’homme. Mais l’heure n’est toujours pas à l’apaisement : confrontés à l’irruption de l’État et d’une société civile de la mémoire, les anciens résistants estiment que leur combat est remisé aux oubliettes par la mémoire transnationale, dominée par le judéocide, qui s’impose alors. Les commémorateurs qui avaient, depuis la fin des années 1940, systématiquement repoussé les mémoires alternatives de “leur” lieu de souffrance, se voient à leur tour mis à l’écart, avec la même violence symbolique que celle dont ils avaient fait eux-mêmes montre auparavant. À l’instar des anciennes doctrines patriotiques, la rhétorique des droits de l’homme exige en effet, elle aussi, pour se faire entendre que d’autres voix soient réduites au silence. L’éducation à la démocratie a remplacé l’amour de la patrie, mais ces deux régimes mémoriels se révèlent finalement aussi contraignants l’un que l’autre, enjeux d’un combat instrumental entre des “autorités du passé” résolues à faire valoir leurs droits sur le présent.
- Het verzet in de publieke herinnering in Vlaanderen / Koen Aerts, Bruno De Wever
Résumé en français : La résistance dans la mémoire publique en Flandre
Il n’y a guère de mémoire publique de la résistance en Flandre. Une description formelle des monuments, des stéréotypes ou des récits marquants nous en apprend fort peu sur cette absence et ses causes. Cette recherche envisage trois facteurs à l’origine de la genèse de la mémoire publique. En premier ressort, l’attention se porte sur les acteurs en tant que memory makers. Après la guerre, la résistance n’avait que peu d’atouts pour recueillir l’intérêt du public. Non seulement, le nombre de résistants était sensiblement moindre au nord de la frontière linguistique qu’en Belgique francophone mais, dans le même temps, la résistance en Flandre ne jouissait que d’un maigre capital intellectuel dans la balance de l’après-guerre. Les division idéologiques, renforcées par la Guerre froide et la Question royale, ont été préjudiciables au développement d’une mémoire de la résis tance portée collectivement. Ce constat est important pour la deuxième étape de l’analyse : la conquête de l’espace public par la formation de l’opinion et la représentation. La résistance, divisée sur le plan interne, devait dans ce combat reconnaître la supé riorité des milieux nationalistes flamands dans la production culturelle et symbolique, milieux qui sym pathisaient avec le sort des collaborateurs intégrés dans le combat d’émancipation flamande. L’identité patrio tique belge des “anciens” de la résistance n’a pas trouvé prise dans la réalité d’une autonomie poli tique croissante de la Flandre. L’identi fication avec une mémoire de la résistance a en outre été rendue difficile par le manque de moyens politiques et d’appuis des pouvoirs publics pour (conti nuer à) réserver ou revendiquer l’espace public. Dans la troisième partie ressort le rôle passif joué durant longtemps par les pouvoirs publics en matière de mémoire. Ceux-ci ont, au mieux, mené une politique d’apparence qui, en promettant certaines concessions, permettait de légitimer certaines mesures impopulaires en faveur des collaborateurs. Lorsque les autorités, fédérales ou flamandes, ont finalement pris les choses en mains à partir des années 1990, c’était en réaction à l’extrême droite et dans la foulée de ce que l’on qualifie d’ Holocaust memory boom. L’attention s’est dès lors déplacé vers un discours de portée générale sur les droits de l’homme et la légitimation de l’identité (nationale) moderne spécifique. Reste à voir si la mémoire de la résistance y trouvera un second souffle.
- Toponymie et mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Les noms de rues à Bruxelles / Chantal Kesteloot
Résumé en français :
Les noms de rues à Bruxelles Au lendemain de la Première Guerre mon diale, de nombreuses artères bruxelloises ont changé de nom soit pour faire disparaître tout ce qui pouvait rappeler l’Allemagne et ses alliés, soit pour inscrire une mémoire de guerre spécifique dans l’espace public. Les noms de rues ne sont bien évidemment qu’un des aspects des stratégies mémorielles dont disposent les communes. Mais qu’en est-il au lendemain du second conflit ? Assiste- t-on à un phénomène de même ampleur ? S’inscrit il dans la continuité ou innove t il par rapport à l’après 1918 ? Il apparaît que les modalités sont clairement empruntées à la Première Guerre, ce qui explique la place prépondérante occupée par la mémoire patriotique dans la toponymie et l’absence d’autres dimensions.
L’article évoque le type de héros honorés, tant sur le plan local qu’international. Une autre question abordée est celle des corrélations entre la couleur politique des communes et le type d’inscriptions toponymiques. Qui est à l’initiative des changements ? Dans quelle mesure les propositions formulées suscitent elles débat ? À l’examen, il apparaît qu’un des éléments essentiels est le degré d’urbanisation des communes. Celles qui connaissent la plus forte croissance démographique entre la fin de la Première Guerre et 1970 sont aussi celles qui vont donner la place la plus large et la plus personnalisée à la mémoire de guerre. Le passage du village à la ville s’accompagne d’une volonté de valoriser les héros locaux. Par contre, les communes déjà très urbanisées depuis le 19 e siècle se contentent le plus souvent d’hommages généraux et collectifs.
S’intéresser aux noms des rues permet également de comprendre dans quelle mesure le pouvoir de décision était une prérogative des communes. Il apparaît que le pouvoir central n’intervenait guère dans cette problématique même si, au fil du temps, les procédures de modifications sont devenues de plus en plus complexes. Il est significatif que pour une question aussi sensible que la mémoire de guerre, l’État ne soit guère intervenu, sur le plan toponymique comme dans d’autres dossiers.
- Van vergeten naar gegeerd. Dossin en de Joodse herinnering / Lieven Saerens
résumé en français : De l’oubli à l’hommage : Dossin et la mémoire juive
En 1942, la caserne Dossin à Malines devient le lieu central de rassemblement des Juifs et des Tsiganes de Belgique et du Nord de la France. De là, ils sont déportés. Après la guerre, la genèse de Dossin en tant que lieu de mémoire est celle d’une prise de conscience croissante tant de la part des Juifs que des milieux politiques et scientifiques et du public. L’article se propose de rendre compte tant de cette évolution que de cette dynamique réciproque.
La première question abordée est celle de savoir si Dossin a été immédiatement intégrée dans la mémoire juive. Ensuite, nous évoquons l’évolution de la recherche académique et l’influence des médias. Troisième aspect: l’intérêt des pouvoirs publics pour la persécution des Juifs et pour Dossin en particulier. Dans quelle mesure, les ‘agendas’ de la classe politique, des académiques et des communautés de mémoire juive sont-ils parallèles ? Une question importante est de voir dans quelle mesure cette évolution est typiquement belge ou si elle est une conséquence d’évolutions internationales.
Contrairement à d’autres pays d’Europe occidentale, de larges pans de la population flamande ont mis l’accent sur les ‘souffran ces’ subies par les collaborateurs flamands. Dans ce contexte, il n’y avait pas de place pour la persécution des Juifs. En Belgique francophone par contre, la résistance constitue l’axe essentiel de la mémoire de guerre. Les Juifs se sont initialement ralliés à cette perspective mémorielle. L’attention pour les victimes juives ne s’est développée qu’à partir de 1957 avec les commémorations annuelles à la caserne Dossin. Durant plus d’un quart de siècle, il n’y a guère eu d’intérêt pour la persécution des juifs dans les milieux académiques. En comparaison avec d’autres pays, la recherche scientifique accusait un retard de plusieurs dizaines d’années.
La montée de l’extrême droite dans les années 1980 constitue un élément important dans la réévaluation de la mémoire de la persécution des Juifs. Cela a poussé de nombreux Juifs à témoigner enfin publiquement de leur expérience traumatique. Lorsque la ville de Malines a envisagé de détruire la caserne Dossin, la communauté juive s’est mobilisée, ce qui a finalement débouché sur la création du Musée juif de la Déportation et de la Résistance dans une aile de la caserne. Après des décennies d’absence, les pouvoirs publics ont commencé à faire montre d’intérêt à partir des années 1990, inspiré par la lutte contre l’extrême droite. En ce sens, l’agenda de la classe politique et de la communauté juive ont évolué parallèlement. Des projets comme “le musée flamand de l’Holocauste” ont offert à la Flandre la possibilité de se profiler comme une communauté ouverte et démocratique. Le discours de défense des droits de l’homme, cheval de bataille du VLD, vainqueur des élections de 1999 y occupait une place centrale. Un autre aspect à prendre en considération est l’intérêt international croissant pour ‘l’Holocauste’ même si cette dimension ne doit pas être surestimée.
Tout ceci conduira à la construction d’un musée de l’Holocauste financé par le gouver nement flamand et situé en face de la caserne Dossin. La réalisation de ce musée qui portera finalement le nom de Mémorial, Musée et Centre de Documentation sur l’Holocauste et les Droits de l’Homme est le fruit d’un chemin parsemé de pièges et d’embuches. La politique et les intérêts spécifiques ont semblé prévaloir, les historiens n’ayant guère été entendus. Pourtant la recherche scientifique sur la persécution des Juifs a néanmoins eu un impact politique au cours de la dernière décennie. On peut rappeler les recherches sur les biens juifs spoliés, sur la responsabilité des autorités belges et les recherches sur le cas anversois.
Plus les années avancent, plus on a voulu ‘savoir’, ‘témoigner’, ‘ne pas oublier’ et ‘prévenir’. C’est surtout à partir des années 1990 que les Juifs ont été reconnus comme victimes d’une persécution spécifique et que Dossin a été investi comme affirmation politique dans la lutte contre l’extrême droite, la discrimination, la xénophobie, l’antisémitisme et le racisme. Au final, la caserne Dossin jadis oubliée est devenue le symbole d’une nouvelle mémoire de guerre.
Débats : texte en accès complet sur le site
- Commémorer 1914 Herdenken / Chantal Kesteloot
- België '14-'18: een verhaal in het midden / Sophie De Schaepdrijver
- Les préparatifs des commémorations de 14-18 par la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Wallonie / Laurence van Ypersele
- 'Poor little Belgium' ? De Vlaamse en Franstalige herdenkingspolitiek (2014-2018) / Nico Wouters |
Permalink : |
https://bibliotheque.territoires-memoire.be/pmb/opac_css/index.php?lvl=bulletin_ |
|  |